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Nous n'irons pas au bal, ma rose

 
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Chance
Lame Brisée

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MessagePosté le: Ven 16 Avr - 23:40 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant



Je suis hanté. Il est en moi des souvenirs d'un être qui a habité ce corps, qui l'a vu grandir, qui a souffert de lui, avec lui, qui a fait souffrir par lui. Qui est mort enfin. Ceux qui l'ont connu m'identifient à lui avec certitude, mais si j'ai bel et bien son esprit, je me sens aussi étranger à lui que mon corps à la quiétude.


Il me vient à la mémoire que sa dernière pensée a été qu'il n'aurait finalement jamais pu aller à un bal. qu'il aurait aimé danser, un jour. On l'avait vaincu, percé, on le trainait au sol par les bras jusqu'à un destin peu enviable, mais son seul regret était de n'avoir connu ça. C'était une conclusion à l'image de sa vie. Ridicule et affectée.


Son propre reniflement lui fait peur. Trop de bruit. Si "on" l'entend, ça sera terrible. Il peine à ne pas se recroqueviller. Il a chaud, mais il ne doit pas se recroqueviller. S'il bouge, "on" le saura, et ça sera terrible. Il peine à contenir sa peur au fond de ses reins, à ne pas la laisser s'écouler en une humeur acre sur les draps. "On" le sentirait à coup sûr. Et ça serait vraiment terrible. Un froissement de tissu le fait se raidir. Aussitôt, une voix sévère et intime le calomnie. C'est sa voix intérieure, celle qui veut qu'il devienne grand, qu'il cesse d'être un pleutre, un gamin, un poids, un bon à rien, celle qui lui donne encore davantage envie de pleurer, mais de honte cette fois. Il déglutit, lentement, ça lui fait mal. Mais ça ravale les larmes. La perle de courage qu'il a réussi à avoir a la saveur du miel à son âme.

Trésor ?

La voix le glace jusqu'à ses entrailles. Proche. Si proche. Si sirupeuse, sucrée. La voix en lui le secoue encore. Le force à se détendre. Même faussement. A se retourner. Bravement. A essuyer son nez humide contre les draps, discrètement. A sourire. A répondre.

Trésor, tu veux me faire plaisir ?

Bien sûr qu'il veut. Comment ne pourrait-il pas vouloir. La voix réclame, ordonne en quémandant, avec une attitude mignarde. Il hoche la tête, il tend les mains, c'est un massage qui est demandé. Il touche la peau dans la moiteur, quelque chose qui lui fait monter aussitôt sur la langue le goût acre de la bile. Ses mains glissent, la chair est couverte de sueur. La proximité l'étouffe. Son corps s'enivre malgré son esprit qui veut se refermer. Il ferme les yeux, fort, mais il est toujours là. Alors il ravale sa salive, sans que le dégout ne passe. Au contraire. Et il crève de honte. Il crève de honte d'être un enfant aussi ingrat.

Tu sais vraiment faire du bien à ta maman...

Il grimace, dans son dos. Fugitivement, il pense à un couteau. Plusieurs fois planté dans sa chair. être fourragée par un dard ne la changerait pas tant que ça, après tout. Elle se retourne, il frémit. Elle sourit, ronronne presque. Le prend dans ses bras, le presse contre son sein. Comme un jouet tiède. Il tâche de ne pas se débattre, au moins aussi fort qu'il espère contenir sa propre chair.  Elle rit comme une colombe, comme un gros chat, il remue, elle l'écrase. C'est un corps désirable. Il ne bouge pas. Il tend d'être juste un tas de peau. un simple tas de peau malléable dont elle fera ce qu'elle voudra et qui finira par le lâcher après.

C'est ce qu'elle fait le lendemain. Alors qu'il a encore son odeur à elle partout sur la peau. Devant les gens, elle le nie. Devant les curieux, ou ceux qui savent qui il est, elle joue les distantes. Elle dit qu'il n'est pas sage. Qu'il lui cause beaucoup de soucis. Qu'il est un mauvais garçon. Pourtant ils ne sont pas riches. Pourtant il n'y a personne à impressionner. Pourtant il fait de tout son mieux. Et malgré ses résolutions, malgré cette voix impérieuse, il aura mal. Mal à en crever. A vouloir l'en crever.  Pour un seul de ces mots. Et honte. Terriblement. Honte de la haïr. Parce qu'il l'aime. C'est sa mère, après tout.


Ridicule, et affecté.
     

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S'il n'y avait la Haine, je serais Vide.


Dernière édition par Chance le Jeu 22 Avr - 14:57 (2010); édité 1 fois
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MessagePosté le: Ven 16 Avr - 23:40 (2010)    Sujet du message: Publicité

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Chance
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MessagePosté le: Sam 17 Avr - 01:12 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant


La plupart du temps, ces souvenirs ne me font rien. Ils me reviennent, à l'occasion d'un détail qui me les rappelle, de ces instants où mon esprit se doit de vagabonder, qui doit correspondre à une façon de sommeiller. Mais ils ne m'influencent pas. Je les regarde comme on voit les nuages passer, évoquant des formes martiales sans que ça ne parle au guerrier. Mais il en est, malgré tout, qui me font réagir. Quelques uns, rares. C'est soit de la colère qui m'est inspirée, soit un sentiment de malaise si profond et si prenant que le résultat est le même. J'ai le besoin farouche de détruire. Les temps étant ce qu'ils sont, je n'ai guère besoin de prétextes ou d'artifices pour aller faire mon devoir tout en m'épanchant. Qu'on me prenne pour un idiot servile, c'est bien utile, la plupart du temps.



Un été pesant et orageux s'était déclaré. Depuis le toit percé qui avait sa faveur, l'adolescent qu'il commençait à être allait poser son corps trop vite poussé et un peu malingre pour observer étoiles, oiseaux, cieux, astres, et instants intacts. A lui, rien qu'à lui, loin de tout. Personne, du moins dans son imagination, ne connaissait cet endroit. Personne n'allait l'y déranger. Il y allait souvent lorsque Maman partait travailler, ou revenait travailler, et qu'elle ne voulait pas l'avoir dans les pattes. Qu'il avait déjà fait ce qu'il pouvait faire. Il n'aimait pas tant aller user ses bottes sur le pavé parmi la foule. Un sentiment épais de crasse lui faisait prendre la plupart des regards comme une agression.

C'était un âge où la plupart de ceux qui le partageaient commençaient à discuter de leur avenir, à trouver promis et partis pour les plus héritants, à trouver mécènes pour les plus méritants, à trouver prétextes pour les plus faignants. Lui ne se reconnaissait en rien là dedans, et s'étonnait même silencieusement qu'on puisse envisager sereinement de quitter père et mère, et que ces derniers laissent faire sans agonir de malédictions le prodige irrespectueux du don qu'ils lui avaient fait. Une envie, jusque là restée secrète, moribonde comme une jeune pousse sans soleil, éclata avec un orage.

C'était une fin d'après midi, alors que la pluie était battante. Il faisait très épais, terriblement pesant. il étouffait à demi, mais il ne voulait pas rentrer, surtout pas, parce que si sa mère venait le réclamer il aurait du mal à ne pas la repousser dans son sommeil, et elle s'en vexerait. Quoi qu'il arrive, quoi qu'il dise, et ce même si c'était elle qui l'avait poussé du lit. Alors il restait là, à sentir parmi les percées du toit l'eau ruisseler sur lui, à peine fraiche, à regarder avec amusement les gens courir le pavé et glisser parfois. Les ondes brouillaient les reflets au sol. C'était magnifique.

Et il se dressait, là, presque immobile d'être lent, jouant avec sa canne, empli de désinvolture. Découvert, souriant, méprisant même, semblant considérer inférieurs tous ceux qui craignaient les trombes. Ca n'était rien qu'un nobliau ivre, il s'en fit un héros, immédiatement. Il lui vit des cheveux noirs, ondulés, comme les siens et au contraire de sa mère qui les avaient célestes et fins. Il lui vit ce même éclat pair, cette même inflexion des lèvres que sa mère lui vantait et enviait, en lui volant un baiser. Il se dit, brutalement: Voilà mon père, et il manqua d'en crier.

Il sauta, dansa, rêva, tant et si bien qu'à le chercher de nouveau, il avait disparu. Il en pleura, sous le dédain de la voix de l'homme fort en lui. Sur ses conseils, il s'entraina. En secret, dans son refuge, il se grima. Vola des vêtements, en arrangea d'autres, en acheta quelques uns péniblement. s'entraina à marcher, à sourire, à présenter. Sa mère même s'amusait de le voir avec si fière allure, lui trouvant un charme d'homme, ce qui le fit rougir et la fit rire. Un bel été, vraiment, plein de félicité. Un baiser de sa mère, même, un vrai, son premier.

Un mois, deux, quelque chose entre, ou peu importe, il le revit. Il était là, sortant d'une taverne, aux trois quarts ivre. Peu lui importait, l'adolescent qui l'avait rêvé en père le voyait tout auréolé, oubliant tout ce qu'il pouvait avoir de vulgaire et de sale, lavé de la pluie vieillie. Il s'avançait vers lui, cherchant des mots, le coeur battant comme celui d'un jeune premier. A vrai dire, à force de se déguiser, il lui ressemblait bien, c'est ce qui plut à l'homme lorsqu'il vit le presque gamin lui faire la révérence.

Sans doute trop. Le gosse ne comprit pas lorsqu'il se penchait avec un drôle d'air. Ni quand il lui saisit le menton avec deux doigts, ni quand il inspecta voir s'il était malade, ou armé. Il comprit, par contre, quand il lui souffla, l'haleine chargée de vapeur éthylique, pour combien il pouvait l'acheter. Qu'il pouvait l'appeler Papa, oui, ça lui ferait plaisir -Pour la nuit s'il n'était pas excessif. Quelque chose gonfla en lui, aussi fort que l'espoir et la joie qu'il s'était bâties. Quelque chose qui éclata comme eux, qui s'épancha, et qui teinta les plus petits fragments de son être. Quelque chose qui vint jusqu'à ses yeux et sa voix.


Il y a peu de choses dont je me rappelle de cet été là, mais je me rappelle très nettement comment cet être pleutre et défait apprit la haine, pure et nette, tranchante comme une épée. Même s'il n'a pas eu le moindre courage pour faire autre chose que tourner les talons, le coeur brisé, larmes et cris étalés. Chaque fois que je me remémore cet instant, pourtant, il me vient l'envie de manger de la chair crue et encore tressaillante. La dernière fois, à ma souvenance, je l'ai fait.
     

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Dernière édition par Chance le Jeu 22 Avr - 14:58 (2010); édité 4 fois
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Chance
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MessagePosté le: Sam 17 Avr - 01:16 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant


Il y a quelque chose qu'on oublie souvent de dire, à propos de l'état de non-vivant. C'est ce qu'il se passe au réveil, quand le corps est encore tiède, qu'on le sent se refroidir. Qu'il y a tous ces liquides devenus inutiles qu'on doit vider. J'ai, personnellement, passé près de trois jours à suinter avant que ça ne finisse de s'écouler. Le premier a été le plus productif, passé les premières heures. Si les instants suivant ma levée, je me sentais simplement comme une outre pleine, au crépuscule j'étais un bubon. Cela, je crois, achève pour beaucoup le narcissisme de certains, justifiant par là la naissance de celui d'autres. Chaque fois qu'un décédé vient parler de belles choses, de grands espoirs, je me figure le voir déféquer par les yeux comme j'ai pu le faire. Ca remet souvent ses beaux discours à leur place. Souvent, elle est avec ce qu'il a régurgité.



Depuis trois jours, maman s'est découverte enceinte. Elle a crié, rit, pleuré, frappé, elle a supplié, elle lui a demandé de lui cogner le ventre, puis de le lui bander, enfin, elle a jubilé, longtemps. Maman est souvent illogique. C'est sa mère après tout. Elle est partie un moment chez son docteur, comme elle dit, elle est revenue les yeux brillants, le lendemain matin.

Depuis deux jours, il est à la rue. Il en est encore éberlué, surpris. Il a froid. Il est perdu. Il est libre, et il est dépossédé. Pour qui va-t-il travailler si ce n'est pas pour qu'elle s'achète ses robes si chères, ses onguents parfumés ? Sur qui va-t-il passer ses mains pendant des heures, pour les lui appliquer ? De qui va-t-il partager le lit et l'infortune ? Pour qui vit-il, enfin, pourquoi vit-il ? Ca a été brutal comme un coup de tonnerre. Un je n'ai plus besoin de toi et une porte qui claque. Un ordre sec, je ne veux plus te revoir. D'ordinaire, il supplie, il répare, il répond au chantage. Mais il n'y avait pas de contrepartie. Elle ne lui a rien demandé. Alors il a supplié, elle a hurlé, et il sait qu'elle déteste hurler. Parce que les voisins savent, et même s'ils savent depuis des années, il ne faut pas déranger les gens lorsqu'ils font semblant de ne pas savoir.

Il a attendu jusqu'à ce que la chair lui grogne de bouger. La faim, les besoins, le froid, l'engourdissement. Corps imbécile. Il l'a trainé au chaud dans une auberge, là où il allait parfois pour quelques sous. Le tenancier l'a reconnu. Il s'est même inquiété. Ce soucis sincère qu'il y avait dans son regard l'a rendu furieux, agressif, désemparé. Il ne comprenait lui-même pas pourquoi il avait réagit si violemment. Pourtant, ce soir là, il s'est fait un ennemi d'un allié, dans un simple éclat. Une erreur qu'il payera cher. Une erreur qu'il ne recommettra pas aussi gratuitement.

Depuis la veille, il a recroisé un homme qu'il avait vu, quelques années auparavant. Qui se souvenait de lui. Depuis une heure, il est dans son lit. Serrant dans sa main une pièce rutilante.
        
        
Ca n'était pas si difficile, au final. C'était écœurant et fastidieux, mais il y est rompu. C'était humiliant et moite, mais c'est sa coutume. Avec un peu d'entrainement, il pourra même en profiter, qui sait. Il refoule ses larmes. Au moins, demain, il n'aura pas faim, et il sera au chaud. Et puis après tout, à vivre comme le fait maman, peut être qu'il la recroisera, quand elle aura oublié qu'elle est fâchée après lui. Il ravale sa salive, il ravale son dégout, il se dit que ça a été utile, cette fois. Cette pensée le glace. Il serre la pièce plus fort, et laisse le corps moite le chasser maintenant qu'il s'est servi de lui. C'est une habitude. Rien qu'une habitude. La voix au fond de lui se tait, pour le moment. Elle se tait depuis la colère de maman.


Il est un point que je partage avec ce que ce corps a pu être, avant: Parler peu, et penser beaucoup. Je rumine beaucoup,  principalement, j'en saliverai presque parfois. Toutefois, la chose m'inspire pour quelques unes de mes recherches, et n'ayant plus guère de maître vraiment reconnu à disposition, je dois m'en reposer sur moi-même et mes tâtonnements. Si le précédent occupant de ma carcasse peut au moins être utile à ça, hé bien, certaines goules ont été sacrifiées à moins. Il pourrait même en être flatté.         

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Dernière édition par Chance le Jeu 22 Avr - 14:59 (2010); édité 1 fois
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Chance
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MessagePosté le: Mer 21 Avr - 06:10 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant


J'ai rarement eu l'impression d'appartenir à un groupe. Que ce soit une famille, un ordre, une nation, ces choses me sont passablement étrangères. Il y a le devoir, la nécessité, l'honneur, le reste est affaire de contexte et de possible. J'ai, récemment, été accepté en tant que « Frère » dans le seul clan qui me semblait convenir à ce que je suis et ce que j'envisage. Toutefois, cette façon de se considérer comme liés par le Sang me laisse réservé. J'ai fait un choix et m'y tiendrai, aussi longtemps que leurs choix n'insulteront pas les miens. La chose est entendue comme telle par tous à des degrés plus ou moins forts ou nets, à ce que j'ai pu en comprendre. J'ai la satisfaction d'avoir trouvé guide pour mes recherches et fourreau pour mon arme. Je m'accommoderai de ces manières qui se prévalent de choses qui ne me signifient rien.





Il faisait froid cet hiver. Ce n'était pas le premier qu'il passait seul, ce n'était pas non plus le second, à vrai dire, à sa gène, il ne savait plus lequel était-ce. Son âge, on le lui avait demandé parfois, il était bien en peine de se le trouver. Aussi, avait-il inventé, plusieurs fois, et si certains avaient remarqué que les réponses variaient, personne ne lui en avait fait mention.


Ses appartements, ils étaient sous un toit crevé, dans un assemblage de maisons construites les unes sur les autres. Ca n'était pas son toit à lui, du moins pas celui qu'il avait tant fréquenté les soirs de pluie, mais ils y ressemblaient, et il avait fini par se figurer qu'il avait mauvaise mémoire et qu'ils étaient bien les mêmes. Il y avait quelques temps déjà que celui dont il avait été le Mignon avait trouvé d'autres cuisses plus favorables, chose qui l'avait indifféré. Il avait d'autres « mécènes », lui aussi. La majorité avait été, jusque là, des hommes, mais l'un d'entre eux l'avait introduit dans la « bonne société », après s'être mis en tête de lui donner de l'éducation et une mise convenable. Cet homme, entre deux âges, au ventre flasque et au souffle gras et court s'était entiché de lui jusqu'à un point qui n'aurait pas dû être, et pour passer une certaine culpabilité peut être, voulait racheter à son petit trésor perdu une vie plus confortable, qui choquerait moins les moeurs. C'est ainsi que l'adolescent étiré dont la virilité commençait à s'affirmer, sans se départir de la délicatesse de son visage et de sa jeunesse, rencontra la bourgeoisie qui se prenait pour la noblesse, mais qui n'en avait que la décadence.


Il était rompu aux fêtes, aux abus, aux alcools et aux fins de soirées à naviguer, perdu, entre deux lits et trois corps; toutefois, un soir vint où il rencontra une épreuve particulière. Cette épreuve était une femme. Il avait plu à une dame respectable, du moins lui avait-elle été présentée comme telle. Il peinait, lui, à lui sourire tout à fait. Elle s'amusait de sa timidité, il refoulait son dégout. Ses cheveux étaient pleins de fils d'un gris de laine, sa peau était pleine des veines d'un parchemin, sa chair était flasque, gonflée d'orgueil et de festins passés. Elle le voulait dans son lit, il la voulut aussitôt dans sa tombe. Elle l'avait invité, on lui avait signifié que le refus était chose impossible. Comme un agneau déjà très boueux, il avançait vers l'abattoir de sa demeure privée, pour une soirée unique, ainsi qu'elle lui avait promis et qu'elle l'avait condamné.


Il était assis, les mains sur son verre de vin de noix, épais, sucré, liquoreux -Un délice, vraiment, ce genre qu'il appréciait particulièrement- alors qu'elle était face à lui, dans une robe qui aurait déjà paru vulgaire sur une jouvencelle. Il peinait à avaler, elle ne cessait de parler. D'elle, d'art, de lui, d'eux. Il fixait ce genou qui se laissait entrevoir, cherchant à en détourner le regard, mais n'y parvenant. La faute à une fascination morbide envers la décadence et la mort déjà présente d'une chair pourtant encore vive. Les « siens », ses mécènes, sa société toute réduite et toute puissante sur ses membres comptaient sur lui pour la satisfaire, mais plus l'heure et la femme avançaient, plus il espérait une guerre fulgurante, une excuse tombée du ciel, et pour peu il en aurait prié quelque Titan conciliant.


Ce qu'il se passa exactement, il aurait bien été en peine de l'expliquer, même à lui même, mais alors qu'elle l'avait poussé en arrière en riant, couvrant son visage de son haleine lourde et parfumée, qu'elle lui murmurait de se détendre et de se laisser aller, il se retrouva les mains en sang, couvertes de cheveux poivre et sel entremêlés et poisseux, devant une grande boule effondrée et tremblante, qui lui suppliait grâce entre deux menaces. Je te détruirai, disait-elle, je vais te rendre à ton caniveau, ajoutait-elle, ne me frappe plus, je serai gentille, ponctuait-elle. Pour finir, de tout son courage, il s'enfuit pour regagner ses toits dont il ne ressurgit pas avant quelques jours, et une missive.


Cette lettre, c'était une lettre de cette femme, qui, au moins aussi courageuse que lui, lui envoyait de l'argent pour acheter son silence à propos de ce qui était arrivé, qu'il lui faudrait dire qu'elle lui donnait un cours de piano lorsque des malandrins s'étaient introduits dans la demeure pour lui soutirer argent et valeurs, et qu'elle n'avait du sa vie sauve qu'à son intervention. En échange de quoi, pour sa bravoure, il allait s'engager au front, puisque meilleur combattant que pianiste, et qu'il n'en dirait jamais mot à quiconque, pas plus qu'il ne chercherait à la revoir.


Ce jour-là, ses bagages faits, à vrai dire, il était heureux. Heureux, simplement heureux. Et assez stupide pour ne pas comprendre que c'était là une mise à mort à distance, longue, et pénible. Il quitta Hurlevent le lendemain, après avoir confié la moitié de l'argent à sa mère comme à son habitude lorsqu'il en avait gagné beaucoup, sous sa porte, puisqu'elle refusa de lui ouvrir encore une fois.




Un instant de faiblesse gâche une vie de vertu, mais quelques traits de courage ne rattrapent jamais une vie de lâcheté. L'ironie de ce souvenir est presque savoureuse, mais il est bien plus suave de considérer combien tous ont su, et combien tous ont fait mine de croire, avant de se hâter d'oublier.
     

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Chance
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MessagePosté le: Jeu 22 Avr - 23:06 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant



J'ai déjà dit que cette vie passée, dont les souvenirs flottent en moi comme des corps dans l'onde, ne me provoquait guère d'émoi, en dehors de ces colères rageuses. Ce n'est pas tout à fait exact, pour être franc. Outre l'ire et la mémoire, il me reste la prière.


Il ferma le livre posé sur ses genoux et releva la tête pour rendre, timidement, le sourire à l'homme qui se tenait debout devant lui. Ce n'était pas le bruit de son pas, très étouffé, qui le lui avait annoncé, mais son ombre grandissante, qui maintenant le couvrait. Le jeune homme baissa les yeux alors que son vis à vis entrouvrit les lèvres. Des paroles élogieuses, des encouragements, une fierté de le voir si fervent. Pourtant, il n'était pas à l'aise. Il avait l'impression de porter sur lui une puanteur infecte, des marques évidentes de corruption et de stupre, quelque chose de tout à fait indigne. Aucun exercice ne parvenait à chasser cette impression. Aucun bain n'avait le pouvoir de lui passer cette impression poisseuse et latente, qui restait toujours au fond de son esprit. L'odeur de sa mère, la marque des hommes. Et la honte d'avoir honte.

Pourtant, il l'avait confessé. Il avait avoué, les larmes aux yeux, l'épée au sol, après quelques entrainements seulement, lui qui s'était promis de garder le silence, de rester de marbre. La voix de l'homme fort en lui avait été plus sévère qu'un juge, pointant au fer rouge sa faiblesse et son inconsistance. Traître après avoir été putain.  Et l'homme, son instructeur, n'avait pas condamné. Il n'avait pas rejeté. Il avait simplement dit, je sais, et avait sourit. Je sais, on m'a déjà tout raconté, dans une lettre. J'attendais que tu viennes me le dire. Surpris, il n'avait pas demandé qui, tremblant, il n'avait pas été en colère. Pas tout de suite. Elle était montée, lente et insidieuse, plus tard. Venin des vipères dont il avait été extrait pour n'être qu'un orvet.

Cette colère serrait son poing sur la garde de son épée. Cette colère le faisait s'entrainer toujours davantage, meurtrissant son corps de coups et de fatigue, de privations et d'exigences. On prenait sa culpabilité pour de la dévotion. On prenait son déshonneur pour un repentir. Et il y croyait, lui aussi, à force de l'entendre. Malléable, il finit par croire qu'il avait la foi comme d'autres ont l'innocence. Le travail finit par payer, à défaut d'être sans tare. A défaut d'être vraiment purificateur, on l'estimait digne. Ce fut la seule chose dont personne ne put le convaincre. Pas même son instructeur, qui, dans son esprit confus et contourné, avait remplacé père, dieu, contrée. Il l'aimait comme les enfants aiment, de toutes ses forces, de toute son âme, comme un rat épris d'une étoile. Il ignorait tout de ses défauts à lui, il ne voulait pas le voir comme un être de chair, comme un être qu'il aurait pu croiser dans un lit, et ces idées qui lui venaient parfois à être proche de lui, à croiser le fer avec lui le couvraient d'une onde de terreur et d'affronts. Il n'avait nul besoin d'une foule pour le huer, il se serait pendu de sa main, s'il avait eu la moindre idée qu'il pouvait l'oser. Jamais il n'avait eu moins l'impression de disposer de lui-même.

Enfin, il était presque consacré, enfin, on le disait paré à servir son pays et sa foi, avec ce même acharnement qu'il avait montré à se forger. Son instructeur aurait tourné dos à la lumière et aurait embrassé la cause la plus stupide et la plus crasse qu'il l'aurait suivi, mains liées et âme attachée à ses pieds. Il l'aimait, oui. Ce fut d'autant plus cruel quand, dans un jour qui s'était annoncé clair et limpide -Cieux mensongers- il avait senti cette main sur son épaule meurtrie, qui l'avait fait frissonner, et il avait entendu cette voix, qui lui avait soufflé.

Il ne te manque qu'une chose, Chance, une seule; c'est de revoir la Cathédrale et d'y prier.

Il n'y avait pas d'orage, pourtant il fut foudroyé. Tout son entrainement, tout ce qu'il avait pu se dire, s'entendre confier, devenait cendres. Hurlevent. Son passé. Ces regards. Et plus que tout. Sa mère. Cette mère à qui il n'avait donné aucune nouvelle. Cette mère qu'il n'avait pas honorée. Cette mère qui serait en colère, oui, d'une terrible colère, et qui pourrait le tuer d'un reproche. Ce qui serait justice. Il s'écroulerait, assurément, comme la pauvre larve puante qu'il était de n'avoir su lui plaire, ou au moins lui être aussi dévot qu'il l'aurait fallu. Un regard de son instructeur, et il se redressa. En lui pesait la présence sévère de l'homme fort qui le condamnait une nouvelle fois. Faible, qui restera faible, et qui crèvera faible. Il acquiesça sans un mot.

La semaine qui passa fut longue, avant le départ. Longue et cotonneuse. Longue comme une agonie morphinique. Il n'avait jamais tant prié, et n'avait jamais tant marqué sa chair. Il irait mourir aux pieds de sa sainte mère. Et tout serait fini. Il aurait voulu en être serein, il en était tourmenté. Il était toujours un petit enfant apeuré.



Il est douloureux de prier. Ca brûle, donne l'impression d'avoir mâché des cendres. Je prie encore, par respect envers ce qui est en train de passer, envers ce monde qui se meurt. Avant d'user d'un corps, je rends hommage à qui je vais le prendre. Non pas pour apaiser un spectre, non pas par crainte d'une vengeance d'outre-tombe, mais pour me présenter. Avant de disposer d'une chair, c'est tout de même la moindre des choses.     

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Dernière édition par Chance le Mar 11 Mai - 05:13 (2010); édité 1 fois
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MessagePosté le: Sam 24 Avr - 23:12 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant



Détruire est naturel, aisé, est une pulsion qui vient à tout être existant -Pas vivant, existant. Exister signifie quelques devoirs, comme celui de consommer, de transformer et de nuire à quelque chose d'autre. Rien ne peut être s'il n'est pas au dépend de quelque chose. C'est l'un des grands mystères, et l'une des plus fortes évidences qui soit à mes yeux. Être implique un contraire, un combat, et une fin. Détruire implique de nuire à une chose et également à son contraire. Tout ce qui n'a plus d'opposant se transforme de façon à devenir son propre ennemi. La paix est une idiotie. La destruction contrôlée, sélective et implacable est une preuve d'intelligence.


Il inspira péniblement quelques goulées d'air, la moiteur de sa propre haleine sous son heaume lui paraissant, seconde après seconde, plus insupportable. Le pas de son cheval était mesuré, son dos était droit, ses épaules meurtries par la fatigue, mais le cavalier avait belle allure. Puant de sueur sous son armure. Déliquescent d'appréhension. Lui qui s'était forgé une tenue, un mirage, il le sentait se corrompre sous ses doigts et se changer en scories. Son instinct comme son désir lui hurlaient d'une seule voix de tout abandonner et de fuir l'approche des murs blancs de la capitale humaine, le poids écrasant du devoir l'en empêchait, comme un cancrelat sous un pouce ganté. Aucun choix. Aucun échappatoire. Il allait être présenté devant ses mensonges et ses défaillances, devant tous, et il en disparaitrait sous les huées. On vomirait son nom comme une malédiction, il deviendrait une forme de peste ou de chancre.

Il serrait les poings à entendre son instructeur parler, lorsqu'il le faisait, adressant des réponses amènes et douces aux questions des autres de ses élèves qui comme lui, avaient mérité d'être là -Pour eux, le mérite était une joie, pour lui, une sentence. Il serrait les mâchoires,  à les deviner tous impatients et fébriles, il s'agaçait de les savoir heureux et insouciants, alors que rôdait dans cette cité un monstre, et à leurs côtés son engeance indigne. Il frémissait d'une terreur qui se fondait en rage, lentement, goutte à goutte, à mesure qu'elle s'écoulait le long de son échine. Il se sentait trahit, jeté après avoir été relevé, victime d'un chat cruel qui avait léché les plaies d'un oiseau infirme dans le seul but de se moquer de le regarder tenter de voler, sans plus y parvenir. Et encore, et toujours, il avait honte, il était accablé du seul poids de son audace à oser s'imaginer comme méritant seulement davantage. Il n'était qu'un ver, il devait être même redevable qu'on s'amuse de lui, qu'on porte les yeux ou les mains sur lui.

Il traversait les grandes portes ouvertes, l'acre saveur de la bile dans la gorge, le menton droit, les yeux fous, et le heaume baissé sur le spectacle de sa chair défaillante. L'une des élèves lui murmura qu'elle admirait son éternel recueillement. Il aurait voulu rire, si fort qu'il s'en serait déchiré la gorge, il ne fit que hocher la tête. Il se méprisait. Il était incapable de parler. Il voulait éclater, hurler, tout briser par la force de toute son enfance qui hantait ces murs, mais rien ne se passait. Rien, tout était indifférent, le bruit du sabot, régulier, comme la clarté des cieux, le brouhaha de la foule; tout était effroyablement normal, tout s'était fait si léger, si commun et si frais qu'il en devenait d'une ironie pointant de son sourire son impuissance.

Ils allèrent à pas lents jusqu'à la Cathédrale, et cérémonie fut menée, plutôt confidentielle, mais forte de bien de chaleureuses félicitations pour l'engagement de ces jeunes gens dans les voies nobles et braves des Paladins. Le soir était venu qu'il n'avait pas varié de son insupportable humeur, de cette sensation d'étouffement presque létal, qui le laissait dans une agonie brulante et d'autant plus insupportable qu'elle était invisible. Il était assis parmi eux avec l'aisance d'un homme affamé qui aurait pour se sustenter un choix de roi parmi les poisons les plus insidieux. Ce fut la voix de son maître qui l'ébranla. Elle le faisait presque sursauter à chaque entente, tant il s'attendait à sa répudiation qui se faisait désirer. Pourtant, la phrase qu'il lui murmura à l'oreille avait toute la clarté du levant.

Si quelque chose te tire vers le Néant et les Ombres, si quelque chose te retient et te pèse dans ton chemin vers la Lumière, va, affronte, et sois digne.

S'il s'était levé, s'il avait pris monture, ou s'il avait attendu avant de venir au bas de la bâtisse, il n'en avait plus souvenir au moment où il était à ses pieds. Tout ce qui lui parvenait était cette pression, cette force, ces cris internes, et cette voix qui lui disait, va, affronte, et sois digne. Il frappa. Va ! Rien. Il reprit. Affronte ! Une voix endormie. Légèrement différente. Légèrement. Un peu. Mais c'était la sienne. Et sois digne !

Elle entrouvrit la porte. Il baissa la tête. Elle était plus petite que lui, maintenant. Elle plissa les yeux. Il remarqua ses rides, la peau de ses joues un peu plus basse, marquée. Elle l'appela d'un autre nom. Il en montra les dents, alors que lui parvenait cette odeur trop familière. Celle d'une peau moite. Celle des caresses. Celle des mains grandes sur son corps minuscule. Enfin, un éclair traversa les yeux de sa mère. Elle l'avait reconnu. Aussitôt, elle redevint vipère. Charmeuse et sifflante. Elle l'injuriait, comme elle le cajolait. Ah, oui, il était revenu, disait-elle, et sans même un cadeau pour sa vieille mère. Mais comme il était beau, oui, bien mieux que la plupart de ses amants, allez viens, approche, embrasse moi, tu aimais tant. Il s'aperçut soudain qu'il la trouvait laide. Elle s'était faite serpent commun, alors qu'il s'attendait à un dragon fantastique. Il s'attendait à être détruit, elle minaudait. Il saisit sa sacoche avec un mouvement d'humeur, bredouilla, mots étouffés par la colère qu'il se voulait vomir, se retint de lui jeter des pièces comme face à la souillon qu'il découvrait qu'elle était. Il fit un pas en avant, balbutia qu'il était heureux de la revoir, qu'elle lui avait vraiment manqué, comme le pauvre enfant maigre qu'elle avait enfanté. Elle rit, d'un rire gras, épais, vulgaire, qu'il avait un jour trouvé mélodieux et troublant, le saisit par la main comme un vrai seigneur invité, ce qui lui fit honte, pour elle, non plus pour lui, et elle l'entraina dans sa demeure, fermant la porte sur lui.

Il se souvint de la moiteur, du parfum, des gestes, des sensations. Il se souvint des plaisirs minuscules et coupables, de la chair qui déchoit, du ventre coupable, des accusations intimes. Il se souvint de ses reproches, de ses injustices, de ses murmures secrets, des promesses aux choses qui n'existaient pas. Maman ne lui en voulait plus, et maman avait flétri. Maman avait vieilli. Maman avait failli. Le miroir qu'elle lui brandissait s'était brisé, elle était fissurée. Ils étaient dans la pénombre, quand elle reposa ses mains sur ses flancs, qu'elle cherchait à l'attirer contre son sein, qu'elle commençait à perdre patience. Il cherchait du regard la présence de l'enfant qui avait volé sa place, qui lui avait pris son monstre superbe pour lui rendre une icône profanée et défraîchie, s'attendant curieusement à trouver encore un nourrisson, malgré les années. Il cherchait, voulut appeler, elle s'interrompit dans ses gestes, lèvres au bord des siennes. Quoi, siffla-t-elle contre son visage, quoi, tu n'aimes plus ta mère ? Si, si, bien entendu, s'entendit-il coasser, mais, où es mon frère, si c'en est bien un ? Il devait savoir. Il devait voir. Cet autre, il en avait rêvé, il l'avait admiré, jalousé, il avait pleuré pour lui. Il devait savoir. Il devait.

Le silence, ce vieux et fétide silence, s'abattit comme un couperet de glace. Elle se détacha de lui, et gronda, qu'est-ce que ça peut te foutre ? C'étaient des choses inutiles, je les ai jetées avant qu'elles ne me coutent tout ce que tu m'as couté. J'aurais dû te crever, t'étouffer entre mes cuisses quand tu en es sorti, ou quand t'y es rentré, hurlait-elle, et elle criait, et criait, et criait encore, si fort que les chiens du quartier lui répondaient encore, alors que sa voix s'était tue depuis un long moment.

Il regardait ses mains, poisseuses de sangs et de cheveux qui tentaient d'étrangler ses doigts, et il ne comprenait pas comment il en était arrivé là. Il se souvenait, vaguement, d'une femme laide et vieille quelques années, ou minutes, avant, il ne savait plus exactement, mais en relevant les yeux, il se dit qu'aucune lettre ne viendrait, cette fois.

Il s'assit sur le sol, aux côtés de sa mère, et posa la tête sur son sein. Elle ne le rejetait pas, et elle ne criait plus, il était bien. Il fermait les yeux, apaisé, presque bien, pour l'une des premières fois. Elle ne lui ferait pas de mal, cette nuit, uniquement du bien. C'était promis. Il se figura qu'elle lui promettait. Il était fier de lui, cette fois. Elle ne lui ferait plus de mal, jamais. Ils s'étaient réconciliés. Elle n'était plus un poids dans son chemin vers la lumière. Il s'osa à la serrer dans ses bras, et elle ne le repoussa pas. Elle ne le frappa pas. Elle ne le caressa pas davantage. Il était heureux, oui. Il était si bien. Si bien. Si bien. Presque serein, s'il n'y avait cet arrière goût étrange. Mais il s'endormit. Pouce entre les lèvres. Comme un enfant.

Un enfant victorieux d'un dragon, qui avait bu le venin d'une vipère. Moitié homme, moitié orvet. Au lendemain, lorsqu'il s'éveilla sous la lumière, il se dit qu'ils étaient sales, et baigna sa mère. Elle avait tant aimé. Il se devait bien de lui plaire, après tout, c'était sa mère. Et lui, c'était devenu quelqu'un de bien. Tout le monde le disait.


Nous ne sommes rien, si ce n'est la somme exacte de nos actes. La seule chose qui fasse contrepoids à cette vérité, c'est qu'on ignore s'il y aura vraiment quelqu'un pour compter. Pour ce que la réponse m'apporterait, je ne retiens qu'une chose: Nous incarnons ce dont nous sommes coupables.   

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MessagePosté le: Jeu 29 Avr - 06:01 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant


Il m'arrive encore de songer. Ce n'est pas un sommeil, même si c'en est proche. Je ne m'abandonne à rien, je me contente de laisser cette carcasse effondrée dans un lieu où elle peut reposer, le temps d'intégrer faits, informations, apprentissages. Un exercice de l'esprit nécessaire pour qu'il reste ferme et solide face aux assaut de cette rage qui réside en moi depuis que j'ai ouvert les yeux. Se maîtriser est un équilibre. C'est durant ces moments-là, où je médite, puisque c'est le mot le plus exact, que me viennent le plus souvent ces bribes de mémoire. Je les intègre à mes réflexions. Ils pourraient servir, et quoique je puisse faire, ils seront là. Autant en tirer ce qui peut être utile.


Le temps que le dos de la pelle finisse de tasser la terre, il était déjà déçu. Non pas peiné, mais déçu. Il devait cacher ce corps devenu fétide et pesant, désagréable à la vue de tant, afin de garder un peu de l'honneur dû à sa mère tant aimée. Il reposa la pelle de côté, laissa reposer une rose sur le bombé de la butte minuscule que la tombe faisait, dans ce recoin de forêt. Il soupira à songer qu'elle aurait bientôt la visite d'amants nombreux et empressés, certes plus petits qu'à sa coutume, mais qu'elle ne saurait repousser. Son esprit chassa l'horreur comme une banalité, il embrassa le dernier lit de sa mère, reprit l'outil, essuya ses mains sur un chiffon qu'il rangea avec les longs draps sales. Peu de cérémonie et encore moins de témoin, mais il était pansé de ces regrets-là à se souvenir du vœu d'un homme, un oncle ou un cousin, à ce qu'il lui semblait se rappeler, qu'il avait croisé tout enfant et qui avait prononcé quelques paroles au sujet des origines familiales et de leur défunte fierté. Il aurait, non, la famille aurait apprécié qu'elle leur revienne, une fois plus acceptable, une fois enfin « rangée ». Chose était faite. Devoir était respecté.


Les jours qui s'écoulèrent depuis lors furent encore englués de la même substance qui les rendait indolores, inaccessibles, comme observés à travers une vitre embuée, depuis l'extérieur. Quelque chose en lui, un vieil instinct, cette même vieillerie qui lui avait sauvé la vie parfois en lui offrant des instants de rare clarté d'esprit, lui soufflait d'une voix lointaine que quelque chose n'allait pas, qu'il s'était passé comme un drame. Il se sentait l'âme d'une tour aux fondations détruites, pourtant encore debout, ne sachant pourquoi elle ne s'est pas déjà effondrée. Et restant là, puisque ne pouvant rien faire d'autre. Ses mains tremblaient souvent, il avait dans la gorge un goût à la fois acre et suave, comme une graisse grasse et cendreuse. Les siens vivaient autour de lui, comme des faons autour d'un arbre creux. Innocents, presque, sans se soucier du jour où l'arbre allait tomber, les frapper de ses longues branches. Vide, oui. Il se sentait vide. Faux. Emprunté. Et pourtant bien plus calme, bien moins honteux qu'auparavant. La source s'était tarie. Ou alors elle s'était enfoncée dans la terre, au plus profond qu'elle puisse, et attendait de surgir.


Personne ne s'interrogea vraiment. Oh, tous se penchèrent sur son absence, tous s'enquirent de son manque d'allant des derniers jours, mais il suffit de répondre ce qui pour lui était la vérité, c'est à dire une visite à sa mère, puis dans la famille, pour mieux savoir ce qu'on quitte et dire un véritable au revoir. On mit l'humeur présumée sur le compte d'un mal du pays accentué par sa sensibilité, et l'émoi d'avoir été reconnu comme porteur de Lumière, on oublia les détails et les indices, on effaça la poussière et les taches, on s'arrangea pour que rien ne blesse trop de conscience. Le refuge des prières était commode et cotonneux, bien que parfois, lorsqu'il prenait la peine d'y croire, elles étaient un baume plus précieux et une assise plus conséquente. C'est dans cette paresse des âmes qu'il monta au front pour la première fois.


Il n'avait toujours pas retrouvé la porte de lui-même, restant à demi extérieur, s'observant vivre à peine et ne ressentir que le flou, quand le fracas des armes et des os qui s'entrechoquent pour se briser les uns les autres l'emplit. Il ne s'en éveilla pas, non, mais il en fut moins vide. Retrouvant ses marques d'entrainement dans une réplique plus franche, où on ne devait plus arrêter le bras pour ne pas qu'il tranche. Lever, parer, abattre, fendre; une nouvelle mélodie pour un coeur renfermé qui se faisait lentement rance. Son instructeur, resté son supérieur, gardé précieusement comme maître à penser, était à ses côtés, et plus proche de lui que de beaucoup de ceux qui avaient été ou étaient encore ses élèves. On le reconnaissait dans un statut de favori. Personne n'osait d'autres termes plus discutables. Plus sulfureux. Pourtant, il les entendait dans certains des regards, dans l'écho de certaines attitudes.


Ses mâchoires manquaient de se broyer l'une l'autre, toujours, lorsqu'il le comprenait. Il n'était plus si vide, non, mais il était une boule de rage enfermée dans une carapace étriquée de leçons convenablement apprises. Un prétexte autour d'un abîme. Vint une victoire, un jour, rudement arrachée. Un village avait été cédé à l'ennemi, quelques temps plus tôt, les habitants devaient être extraits. La corruption avançait tant qu'il n'était plus envisageable, même par fierté, de vivre au milieu de la menace et de la maladie. Quelque chose se passa mal. Le plan dut être éventé, la malchance dut se jouer des vivants au profits des corrodés, mais la route leur fut coupée et les avertissements tardifs, dans le refuge qui avait été aménagé et qu'il gardait, avec d'autres. Les nouvelles tardant, un éclaireur fut envoyé, il revint pâle, ils avaient été rattrapés. Peu furent choisis pour se risquer au secours de ceux qu'on pensait perdus, dévorés déjà. C'était un suicide, au delà d'un devoir. Peu s'avancèrent lorsqu'on demanda qui pensait pouvoir encore sauver quelqu'un. Il fit le pas en avant sans y songer vraiment. S'il fallait se battre, il le ferait, il vivait pour ces instants. Pour cette douleur. Pour cette peur. Les seuls choses qui le rattachaient encore à un statut de vivant. Il les cherchait sans savoir, sans la moindre envie de comprendre, exactement, ce que signifiait son état. Comme les autres, il préférait la confortable ignorance.


Enfin, il frappa, avec d'autres, et ce fut du sang et des bris, des pertes. Ainsi que ce qui advient, parfois, lorsqu'on joue aux héros: Un miracle. Mesuré, car ils ne revinrent pas au camp avec tous, loin de là. Mais quatre familles furent sauvées, arrachées d'à leur fin dévorante. Le refuge résonna d'une allégresse douce-amère, d'autant plus vive qu'on en pleurait. Les spectres des absents dansaient à leurs côtés. Et il était là, à côté de la fête comme il était à côté de lui même, sans voir, sans vouloir ouvrir les yeux. Il les regardait, il levait le verre avec eux lorsqu'ils venaient vers lui, échangeait quelques mots fades sans élan et sans hostilité vraiment. Il fut remercié, gratifié de quelques pains secs arrangés avec toute la volonté du monde pour les rendre un peu moins mauvais. Et, entre ces miraculés aux yeux humides, vint vers lui une fillette. Elle était petite, elle était maigre. Elle lui tendit une fleur faite de chiffons raidis par la crasse, et lui dit qu'elle reconnaissait son visage, que c'était lui qui l'avait sauvée en lui faisant mal au bras. Il ne s'en souvenait même plus, elle lui montra la marque déjà bleue à l'écharde blanche qui lui servait de membre. Elle lui raconta comment elle l'avait vu couper la chose qui allait la tuer, comment il l'avait extirpée des griffes de l'immonde créature, comment elle ne l'oublierait jamais. Derrière sa saleté, elle était fraîche, elle était lumineuse. Elle lui demanda juste une étreinte, un câlin, rien de plus. Quelque chose se fendilla en lui, un détail, rien de probant non plus. Il se laissa aller à sourire, il entrouvrit le bras, elle se réfugia contre lui et pleura longtemps toute sa peur et sa peine, toute son horreur vécue jusqu'à présent, jurant qu'il n'avait qu'à dire un mot pour la chasser et qu'elle irait rejoindre les autres.


Elle s'endormit contre lui, et s'éveilla de même. Malgré son visage fatigué, malgré le sourire pâle, elle le regardait comme un enfant regardait un dieu, et il détourna ses yeux de cette oeillade qui réveillait quelque chose de très humain et de trop blessé en lui. Elle déclara à qui voulut l'entendre qu'elle voulait rester avec lui, on le lui refusa avec la force de l'évidence. Elle pleura longtemps, ce dont il fut gêné, lui jura monts et merveilles, ce dont il s'étonnait, certifia qu'elle deviendrait forte, au moins autant que lui, qu'elle se ferait belle, qu'elle n'irait au bal qu'avec lui. Lui réclama qu'il promette de revenir. Et, pour son grand malheur et pour un sourire, il promit.



Je ne me souviens pas de son nom, et je n'ai pas même souvenir qu'il l'ait su un jour. Mais je me souviens de son visage, de sa voix, de ses mots. Quelque part, dans mes rares affaires, j'ai encore cette fleur, un peu plus ocre qu'alors. J'ignore pourquoi je garde cette chose. Autant que j'ignore pourquoi je m'en débarrasserais. J'ai également gardé cette pelle, après tout.        

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MessagePosté le: Mer 5 Mai - 06:36 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant


Certains recherchent le manque pour combler un besoin d'élévation. N'en ayant aucun espoir, je n'y ai pas le plus petit attrait. Je n'ai ni remords, ni regrets. Un remord est un fantôme d'acte commis, et s'il convient d'apprendre, se mortifier d'une erreur est un handicap nocif. Un regret est un manque d'un acte non fait ou non subit, et n'est pas plus constructif si le besoin est impossible à combler. Je suis un être de logique. De haine froide et de raison. Je n'obéis pas à l'irrationnel, je concilie, lorsqu'il le faut pour rester au meilleur de mes capacités.



Il regardait le ciel, et il faisait beau. Un grand beau temps, comme il y en a peu dans ces contrées-là. Et il ne cessait de se demander, pourquoi. Pourquoi, par quelle absurdité pouvait-il faire beau ce jour-là. Comment pouvait-il être encore si bleu, si lisse, immaculé, alors que sous lui s'étaient déroulé tant. Avait éclaboussé si fort. Rien ne répondit. Rien ne répondrait, jusqu'à ce qu'il finisse par baisser la tête, s'effondrer sur lui-même comme si le poids de son armure lui était venu soudain, et pleurer. Pleurer jusqu'à se vider le coeur. Pleurer à en crever de douleur, alors que dans l'air traine encore un air de valse, entrainant et léger, un peu éraillé.

Le temps avait dû couler, mais il n'en avait guère conscience. A parcourir les contrées, on perd le fil des saisons, on en remonte certaines à descendre quelques routes, et ce n'était ni sa mémoire, ni sa concentration qui allaient lui venir en aide. La date, il la demanda parfois, tenta de la deviner à quelques occasions, puis finit par se faire à l'idée que tant que les siens n'appelaient pas au départ, c'est qu'il était encore temps; le reste était bon pour les fermiers et les poètes. Le rythme de sa vie était devenu tout autre, les jours étaient devenus des escarmouches, les mois des batailles, les saisons des détails au sujet de la lourdeur des couches dont protéger sa monture, les rares dimanches étaient ces moments de répit où ils revenaient tous, en frères d'armes, au refuge défendu bec et ongle qui avait tenu.

Leur retour était toujours salué de cette même façon qui avait été celle de la première. Une joie mitigée, lourde des spectres qu'ils apportaient avec eux, où dans chaque tablée on lisait en creux la silhouette des absents qui ne reviendraient plus. Lui attendait ces moments avec une appréhension ambiguë. Une certaine impatience bien naturelle, celle du corps fourbu, celle du guerrier éternel qui voudrait seulement passer une nuit sans devoir porter son gorgerin, sans devoir compter ses compagnons au levé, à laquelle se mêlait la répugnance de la machine dépouillée à s'encrasser de nouveau d'émois et de normalité, de sourires, d'alcools et de prétextes qui ne font que pointer les aberrations que deviennent ceux qui les combattent, à s'y dévouer tout entiers. Il ne s'était jamais départi de cette impression de vide béant, d'étrangeté sotte qu'il portait à même sa carcasse creuse, l'habitude l'avait rendue plus transparente, la guerre l'avait remisée dans un confortable second plan. Chaque pas qu'il faisait sur une terre paisible était une atteinte à sa patience.

C'était comme si cette vieille chose enterrée, comme une bête sauvage pas tout à fait morte, grattait sous une surface boueuse, qui, lorsqu'elle n'était pas abreuvée de sang et de sueur, se fendillait. Dans l'attente d'une embuscade il était calme, attentif, généreux, affable même; dans l'attente d'un bon repas et d'un lit douillet il devenait sombre, taciturne et colérique. A se reconnaître à peine, ou plutôt à faire mine devant tous, même lui, de s'en étonner vraiment. Cette vieille bête se terrait dans les plaies anciennes, pansées sans avoir été seulement regardées, puantes de secrets et de déni. Elle cherchait une proie, comme tout fauve, et certains parfums avaient sa faveur au delà de certains autres. Comme le sien. Celui de cette enfant sale à la rose.

Il ne connaissait toujours pas son nom et n'avait aucune envie de le lui demander. L'oubli et la paresse qui marquaient pourtant presque tout autre ne semblaient pas vouloir l'atteindre, et, inlassable, elle revenait vers lui, lui contait avec force détails tous ses efforts et tous ses exploits, lui offrait toujours une chose médiocre fabriquée de ses mains blanches et abimées, tenait à s'endormir avec lui quoiqu'il arrive, prétextant vouloir juste le prendre dans ses bras avant d'aller dans son lit, et faisant souvent mine de s'être endormie pour ne pas en déloger. Il n'était pas dupe, mais il était plutôt passif. Elle était un tison ardent dans un froid qui apaisait et empirait ses douleurs à la fois, il ne savait comment la traiter, ni même comment réagir, il manquait d'écrits, d'apprentissage, de faits. On lui avait enseigné à plaire ou à obéir, certainement pas à côtoyer, encore moins à aimer.

Il bouillonnait et tournait comme son lion en cage dans le refuge, alors que plusieurs fois le soleil était né et était mort, sans avoir à croiser le fer ou broyer des os. Ils parlaient, dans le camp, d'un bal; les jeunes gens étaient en ébullition, mais pas de la même façon que lui. Les couples s'étaient formés, il constatait avec une stupeur glacée que ses compagnons d'arme délaissaient l'armure pour s'entre regarder avec des airs absurdes, ils se faisaient la cour, pourtant, ils n'avaient rien à y gagner. Aucun ne se vendait, peu se jouaient d'un autre; et quand certaines des femmes qui, à force de le voir, s'étaient accoutumées à ses attitudes parfois -souvent- étranges vinrent le voir pour proposer à ce beau garçon si renfermé de sourire une soirée et peut être de soupirer une nuit, son silence effaré, qui confinait à la terreur, les dissuada d'insister trop. A vrai dire, l'une l'aurait fait avec véhémence, il aurait obéit par coutume, ça il savait le faire. Enfin, le bal était annoncé pour le jour de la relève des gardes, alors qu'il n'avait pas de cavalière. Il s'en satisfaisait, on lui avait proposé de prendre quelques tours de garde supplémentaires. Ca aussi, il savait, alors il en était rassuré.

C'était la veille, il ne dormait pas. Écoutant les rumeurs des cuisinières échauffées et de quelques échanges entre soldats, son esprit vagabondait de chimères en chimères, s'impatientait de reprendre les exercices que ses camarades ordinaires avaient laissés choir le temps d'apprendre des pas de danse, il songeait à beaucoup, il ne pensait à rien. Un murmure de tissu lui parvint, qu'il associa à ses ruminations aigres, un poids vint peser contre son torse. C'était la gamine, qu'il reconnut aussitôt, raison pour laquelle il ne lui creva pas un oeil en agrippant sa tête. Si d'ordinaire, ce contact lui parvenait purement fonctionnel, son lit, sa couche le lui transformait, et elle était pesante et douloureuse comme une statue de fer rougi.

« J'ai fait des cauchemars, j'arrive pas à dormir.
_C'est mon lit, tu ne devrais pas.
_Juste cette nuit, même pas, un p'tit moment, que tu chasses les ombres.
_Tu ne devrais pas. Ca ne se fait pas.
_Dis, je me suis fait une jolie robe pour le bal. Une très jolie, tu veux que je te la décrive ?
_Je la verrai demain.
_Oui, mais je veux savoir si elle va te plaire.
_Oui, elle me plaira bien, va. Va dormir dans ton lit à toi.
_Je suis bien contre toi. Dis, tu es sur qu'elle va te plaire, vrai ?
_Comme une robe de bal.
_Alors ça va pas, elle doit être spéciale. Elle sera spéciale, dis ?
_(Il ne retint pas un soupir) Oui, oui, elle le sera.
_Tu me manques beaucoup quand tu pars. J'ai peur pour toi. Je prie ! Tous les jours.
_C'est bien, de prier. Il faut continuer.
_Je t'ai fait une belle chemise, pour le bal. J'espère qu'elle t'ira bien.
_J'ai déjà des chemises.
_Mais il faudra que tu la mettes.
_Si ça te fait plaisir.
_Vrai ?
_Vrai. Mais elle ne se verrai pas sous l'armure.
_(Elle gloussa) Mais tu mettras pas ton armure, bêta.
_Mais si.
_(Gloussant encore, remuant)Mais non !
_Mais si.
_Bien sûr que non, puisque tu sera mon cavalier. »

Il cilla, rouvrant les yeux de fait. Elle le guettait de ses grands yeux, points sombres et luisants dans le flambeau que sa peau claire formait contre lui. Elle rit encore un peu, puis s'arrêta. Elle le fixait, seulement, attendait. Il ne disait rien, elle osa.

« Tu ne veux... Pas ?
_Je ne veux pas danser.
_Je t'apprendrai !
_Ca n'est pas le problème.
_Je veux que tu sois mon cavalier.
_Ca n'est pas possible.
_Si.
_Tu es une jeune fille, et moi je suis...
_(L'interrompant) J'veux être ton amoureuse. »

Il se figea. Une boule noueuse prit place en sa gorge. Le silence s'assit sur le bord du lit. Elle se pressa contre lui, rapprochant son visage du sien. Il sentait son souffle. Il le voulait acre et graisseux, il sentait un peu le lait. Il referma les yeux.

« Je t'aime.
_Non.
_Si, je t'aime. J'veux être ton amoureuse.
_Non.
_Mais si ! Et ! »

Elle cria, l'instant d'après, et il se redressa, prêt à la défendre contre son agresseur. Il ne comprit pas pourquoi elle le regardait lui avec cet air effaré au visage, cette expression trahie, douloureuse, suppliante, qu'il ne reconnaissait que trop, trop bien, d'instinct et de mémoire comme celle de son miroir. Il chercha l'horreur, l'immonde, l'ennemi, elle balbutia.

« Pourquoi t'as fait ça ? »

Sur sa petite joue, c'était la marque de ses ongles toujours trop longs, dans ses yeux, c'était lui qu'elle accusait. Elle fondit en larmes, hurlant tout à fait, des gens virent, alors qu'elle s'enfuyait. On le considéra gravement, lui, assit sur son lit et un peu de sang, si peu, quelques gouttes sur les doigts. On se fit une vérité aussitôt. On fit venir son maître, qui sembla comprendre aussitôt -Mais lui certes différemment que les autres- et on leur dit qu'on les remerciait beaucoup, qu'on les remerciait vraiment, mais qu'ils feraient mieux de partir -Et que c'était mieux si, lui, évitait de revenir.

Ses compagnons d'armes l'accusaient silencieusement d'avoir gâché un moment de bonheur alors qu'ils chevauchaient à pas lents, sillonnant la route vers de nouvelles blessures, peut être les dernières. Ils étaient partis à l'aube, lui n'avait pas dormi. Il était resté stupidement pantelant, alors que son maître lui avait posé quelques questions précises dont il ne voulut pas comprendre le sens, auxquelles il avait répondu en automate. Il avait été pressé dans ses bras, sa tempe baisée, ce qui l'avait fait frissonner du plus profond de son être. Il s'était agrippé, une seconde, un rien, s'était terré contre lui, avant de s'excuser aussitôt et se rassembler ses affaires -Dans l'ordre établi. Il serrait ses rênes dans ses gantelets, ruminant une rage qui ne voulait décroitre, repoussant des idées macabres. Un engin gnome qu'il avait réparé lui-même, de façon un peu hasardeuse, avait lancé ses premières notes égrillardes quand ils franchissaient les murailles de fortune. Porte avait été refermée. Convenablement.

Les notes s'éteignaient dans les murmures du vent, le simple pas des chevaux étouffait les rumeurs provenant de la poche de vie subsistante. Ils ne se disaient pas un mot, c'est sans doute pour cela que le premier cri n'échappa à aucun d'entre eux. Il sonna à peine, pourtant il résonna longtemps, roulant entre eux comme une accusation gonflée d'ironie. Ils tournèrent bride. Ils furent rapides, très; les montures étaient fraiches, tout comme la plupart des corps encore chauds lorsqu'ils furent revenus.

Il n'y avait plus de miracle. L'exception avait été rattrapée. L'exploit gommé. Les choses non mortes étaient encore présentes pour les plus stupides, elles combattirent moins qu'elles ne dévorèrent. Ce fut bref, sanglant, gonflé de hurlements, on n'aurait su départager ceux des vivants et des monstres. Bientôt le calme était revenu. Bientôt il n'y avait plus que l'odeur figée du métal et de la chair exposée. Dans l'air, sonnaient les notes du gnomophone qu'aucune main n'avait encore éteint, sur terre, il ne s'écoulait plus rien. Le ciel était bleu, très bleu, c'était une belle journée, il était à genoux devant sa jeune fille à la robe à demi soulevée. Une morsure à la cuisse, très haute, tachait la couleur bleutée du tissu et la blancheur de la peau, ses bras resserrés sur son visage en maigre défense, inutile. Sa gorge, sa si petite poitrine, tachées, elles aussi. Sa robe était si jolie. Elle avait fait tant d'efforts. Il tendit la main, saisit le pan de tissu, le rabattit sur ses cuisses alors qu'une certitude rance se frayait un chemin dans son esprit comme une flèche crantée dans un corps. Il arrangea, vite, replia, frôlait à peine; il ne fallait surtout pas lui faire peur, plus jamais. Non, plus jamais il ne devrait la brusquer; il s'excusait même de ces petites gouttes qu'il laissait pleuvoir sur ce beau tissu presque uni. Ne pas savoir. Refermer la porte sur cette idée qui s'était faite, sur cette expression figée à ce tout joli visage, si jeune, si frais, trop pâle. Elle serrait encore dans sa main ce qu'il reconnut vite comme un portrait de lui, très laid et très naïf, avec des petits mots d'excuse gribouillés avec soin. Elle la serrait encore, elle devait l'avoir gardée tout contre elle, pendant que. Pendant que.

Il hurla, ce qui fendit le silence en éclats qui se plantèrent dans les âmes alentours. Le ciel était bleu, et calme, malgré tout, et il ne varia pas.

Jamais on ne lui reprocha quoi que ce soit, on félicita même sa bravoure et l'honneur rendu aux malheureux; pas plus qu'on se s'étonna que des Maleterres, il demanda à partir pour le Norfendre. Une part trouva que c'était une mort digne pour un assassin d'enfant, d'autres pensèrent que c'était un suicide généreux soulignant une âme vaillante. Personne ne jugea à haute voix, seuls les murmures firent le travail du bourreau. De tous, son maître fut le seul à le suivre; pour la première fois sans le devancer.

Quand ils débarquèrent à quai, le ciel était couvert de nuages; ça lui tira un sourire. Tout le voyage il avait chantonné un air de bal.



Je n'ai pas de remords. Je n'ai pas de regrets. Mais j'ai de la mémoire pour deux, et de la rancune j'en ai assez pour plusieurs vies.
 

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MessagePosté le: Lun 10 Mai - 04:22 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant

La justice n'existe pas, du moins pas pour ceux qui marchent sur ce monde. La justice est un prétexte brandi par des mains tremblantes comme des défenses d'enfants paralysés par le dessous de leurs lits -Ou ce qu'il y a dedans. Ce n'est ni plus ni moins qu'une illusion rassurante et bancale. Personne ne peut se prétendre objectivement juste lorsqu'il a au moins un peu vécu, ou alors si un tel être existe, montrez-le moi, que je l'achève au faîte de sa beauté.
Ce serait, comme le veut l'expression, lui rendre justice.


Ils étaient devenus amants de la même façon qu'ils avaient cessé d'être maître et disciple. Par nécessité, poussés par les évènements, pas réellement par leurs désirs. On lui aurait demandé de façon droite, et il aurait trouvé la force de répondre sans fard, il aurait préféré ne jamais connaître la réalité de la chair de celui qu'il avait tant aimé, admiré. La proximité de la peau lui donna un peu de chaleur, l'accomplissement de la chair tua le fantasme, l'image, et avec eux deux l'amour en tant que tel. En restaient des éclats d'affection pointue et douloureuse à saisir. Il ne sut jamais ce qui avait poussé cet homme à lui accorder pareilles faveurs, surtout pour une réponse aussi ingrate, mais il en avait trop besoin pour s'interroger au lieu de dévorer. Il en était avide en même temps qu'amer, c'était là sensation familière. Un repère. Un roc. Une accroche pour son esprit aveugle, sourd, impotent, qui ne savait plus qu'accomplir des automatismes. Il souriait, saluait, était la politesse affable même au point qu'on le trouvait touchant de courtoisie dans un contexte qui empestait la mort la plus indigne. Entre deux draps, il était la supplique, la demande, la sauvagerie et les crocs les plus brutaux et exigeants, l'instant d'après endormi et abandonné.

Et il y avait cette guerre. Ces créatures, inlassables, tuées cent fois pour s'en relever une fois de plus, une fois de trop. Les morts qu'on compte, pour se trouver à combattre leurs cadavres le lendemain. Ceux qu'on devait appeler camarades qui devenaient fous, de douleur, d'absurdité ou de révolte. Ces espoirs maigres d'avancée pour être rabattus presque à leur point de départ, ensanglantés et délestés d'une part de leurs troupes qui allaient renforcer d'autant l'opposant. C'était risible et insensé, c'était un îlot où il se réfugiait tout à fait, puisque fait du même vide dépourvu de direction et de but. Autour de lui, les visages changeaient, d'abord en prenant un masque de souffrance, puis de résignation, enfin ils changeaient tout court à mesure que les deux autres continents venaient régurgiter la chair sacrifiée. On le jugeait fort, admirable, toujours égal et souriant de ce petit sourire intimidé alors qu'il avait vécu tant de drames. On cherchait à le réchauffer. On recherchait sa chaleur, aussi. Sa lumière -Laquelle était toujours présente. Il incarnait son armure. Beau, brillant, solide, et creux.

Il obéissait, appliquait ses leçons, ses mécanismes soigneusement appris, agissait en chien fidèle et féroce, ou en robot zélé. Il ne pensait pas plus loin qu'à l'ennemi en face, qu'au déplacement vers l'objectif, qu'au stratagème pour dérober ou reprendre, qu'au soir lorsqu'il était au matin et au retour du jour quand venait l'obscurité. Certains l'imitèrent, par instinct ou par faiblesse, et on finit par lui trouver quelques talents de commandement et de pragmatisme sur le terrain même. On lui confia autant d'âmes que de tâches, il s'occupa des unes et des autres avec une même humeur féroce et absente à la fois. Il s'en occupa avec d'autant plus d'ardeur qu'il avait reçu un message laconique. Rappelé au continent, sur l'ordre d'un oncle qui semblait soudainement se souvenir de son existence. L'idée de s'éloigner de son refuge d'immondices rendaient les horreurs plus intimes palpables de nouveau. Une pensée qui échappait à son contrôle pour se tendre vers cet horizon suffisait pour faire suffoquer son esprit tout entier. Alors, pour ne pas étouffer, il se noyait. Dans les batailles et le sang. Toujours et encore.

Ils étaient en repli après une avancée destinée à estimer les ressources adverses lorsque ça arriva. Leur mission première avait été couronnée de succès, quand bien même les nouvelles étaient mauvaises. Attendues, mais mauvaises. Très mauvaises. Assis sur leur piètre conquête d'un aplomb rocheux destiné à devenir peut être un guet ou une forteresse, les stratèges n'avaient pas deviné la riposte sinistrement évidente qui leur était destinée. La conquête avait été facile, le siège était leur devenir. Ils étaient des jouets, on les avait laissés venir, ils étaient condamnés.

Une pointe d'orgueil réanima de vieilles choses lorsqu'il le réalisa, lorsqu'aux grondements des cadavres mouvants s'ajouta l'image d'un autre fortin, une mélodie de bal portée par le vent, qui ne chantait que pour lui. Il dégaina, hurla pour couvrir et les souffles macabres et la musique de plus en plus forte, appelait ces visages terrifiés ou marqués du désespoir à la vie, à la revanche, à mordre le plus fort qu'ils puissent avant de périr, à au moins exiger un tribu cuisant pour le prix de leurs sangs. Les soldats répondirent de leurs cris à ses hurlements, ils s'élancèrent, appelant leurs dieux, appelant la lumière, appelant la grâce. Ce fut un dernier coup d'éclat, ce fut un geste d'un héroïsme rare, ce fut surtout un massacre. Les miracles, lorsqu'ils sont gâchés, ne reviennent pas parce qu'on les charme. Aucun des coeurs qui avait battu là ne brassait encore le sang bouillant de la colère et de la vie dans l'heure qui suivit.

Il fut le dernier, peut être parce qu'il était le plus farouche, peut être parce qu'il se défendait comme le dernier des chacals qui n'a plus rien à perdre, peut être parce qu'on s'amusait aussi. On le trainait, ça et là, comme si on dansait avec lui. L'air devenait opaque, son souffle devenait ferreux, le ciel était noir et l'horizon fait de douleur. La lucidité lui revint, fulgurante, alors que ses jambes, elles, se dérobaient. Il était vaincu, il avait échoué, il avait condamné d'autres avec lui, on le trainait au sol glacé. C'était la fin, la véritable; il souriait. Il aurait aimé danser un jour, oui. Il se dit que ç'aurait pu lui plaire. Que s'il y avait une bonne fée pour lui demander un voeu, n'importe lequel, même la victoire en ce jour, c'est ce qu'il lui demanderait: Tenir une petite main maigre comme une brindille et blanche comme de la craie, et danser sur une musique éraillée.

Il chercha de l'air une dernière fois, ne trouva que son propre sang déjà refroidi, ouvrit les yeux pour ne rien voir, et, en silence, s'éteignit.



Lorsque j'ouvris les yeux, ma première pensée fut pour la douleur. Elle me vrillait tout entier, j'étais une écharde moi-même, pourtant je ne bougeais pas. Je savais que le moindre mouvement pouvait, s'il n'était pas ajusté, me coûter la possibilité d'en faire un autre après lui. J'avais les yeux ouverts encore, la vue me revenait par touche comme un tableau rendu par les flammes. Des cendres se faisait une image d'abord grise, puis teintée ça et là. Rouge, vert, nuances de blancheur bleutée. Les papillons de souffrance continuaient de voleter, alors que j'éprouvais mes capacités. Mes jambes furent les dernières à me revenir; c'est lorsque je m'assurais de pouvoir m'en servir que me vinrent deux faits. Je n'étais pas seul, et je n'étais pas vivant. J'entendais les rumeurs de mouvements et quelques bribes de paroles sèches, tout comme il m'était aisé de constater que je n'avais pas respiré une seule fois depuis mon éveil, et que la première tentative pour se faire me fit dégorger d'un fluide poisseux et coagulé en partie.

Certains des êtres passèrent devant moi. Goules, principalement, leurs maîtres parfois. Je ne fis pas un geste encore. Un flocon voleta dans l'air, tourna quelques fois, vint se déposer sur le corps contre lequel j'étais échoué. Me revint quelque chose.



Il est jeune, très jeune, encore un enfant tout à fait. Il est dans son refuge, il fait un froid à en mourir, à n'en plus sentir ses doigts. Il neige, et il croit bien que c'est la première fois qu'il en voit, même s'il sait aussitôt ce que c'est que ces éclats blancs et délicats. Il fait un nid de sa paume, en choisit un gros, le plus joli, pour qu'il s'y dépose. Et il le regarde se recroqueviller, se déliter, se disant qu'il donnerait tout pour être froid comme la neige, pour que jamais quelque chose de si blanc et de si pur ne meure à son contact une nouvelle fois.


J'ouvris la paume, laissais un flocon s'y déposer, rien. Il ne fondit pas. Je serrais le poing, le rouvrais. Il était brisé, mais encore là. Une ombre passa, je relevais les yeux, le coup me projeta sur la neige, m'arrachant du monticule de cadavres. Un rire rauque accompagna ma chute, j'étais face contre terre. Je ne me relevais pas encore, ce qui serait trop direct pour ne pas être stupide, je roulais, une lame se plantant à ma place, sifflant à mon oreille une note claire et limpide. Je me redressais, cette fois, pour régurgiter un flot plus fluide et bien moins rouge provenant de mes entrailles, me prenant trop de court pour que j'accomplisse ma manoeuvre prévue. Un autre rire se joignit au premier alors qu'on s'amusait à me refaire tomber, à tester mes réflexes. J'analysais, je retenais, je guettais. Et j'entendis.

« Hé, tu vois ! Je t'avais dit que je réussirais à en relever un moi-même. Je crois bien qu'il a encore un peu de cervelle. »

Des pas, alors que j'étais encore debout. Faible, désarmé, une armure en loque comme couverture, ils étaient deux à présent, lourdement apprêtés. Trop pour que j'espère m'en défaire. J'étais droit l'instant d'après, ravalant un autre reflux. C'était une femme sous le casque. Elle s'approchait à portée de poing, et semblait tout à fait avertie qu'elle le faisait.

« Alors, mon petit, ton nom ? »

Ma réponse lui tira un grand rire, et m'attira ses faveurs dans le même instant.

« Chance ? C'est parfait. Tu seras le mien. Suis-moi. »

Je lui obéis avec la même simplicité et la même évidence que je me décidais à l'exterminer un jour prochain. Parce qu'elle devait connaître mes faiblesses. Parce qu'elle me tenait en son joug. Et parce que ce sourire qu'elle m'adressait serait bien plus beau une fois difforme.
     

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MessagePosté le: Lun 17 Mai - 21:54 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant


Elle avait pleuré.

Elle était là, si proche, et malgré sa morgue, malgré son bouclier d'orgueil, il m'était aisé de voir ces perles luisantes de givre au bord de ses cils. Elle les avait longs, légers comme un plumage sombre. Je les soulignais du pouce, alors que j'en admirais la beauté, elle chercha, à peine, à refuser à la main la caresse de sa peau. Cette pudeur me fit sourire, je m'osais, la pris à bras le corps pour l'enfermer dans mon étreinte. Pour qu'elle sache que je ne comptais plus reculer. Ses cheveux, au sol, formaient un soleil noir sur la neige maculée, je m'appuyais sur un coude pour la dominer, la couvrir de mon ombre. Elle soupira contre mes lèvres, plongea son regard dans le mien. Dans un murmure devenu presque rauque, elle me souffla des mises en garde, un dernier défi, une ultime bravade, quand je sentais son corps aussi froid que le mien se raidir, se plaquer. Enfin, elle céda, me siffla d'accomplir. Je souris sans répondre, savourant son parfum, sa présence, son éclat sous ma main. Elle s'agitait alors, sa voix prenant des intonations plus aiguës et plus vives que la lente litanie qu'elle offrait de coutume. Une larme lui échappa, que je bus avec une avidité que j'admets volontiers. Elle avait un goût salé de fer et de putréfaction.

« Finis ce que tu as commencé... Va jusqu'au bout ! »

Je ne retins pas un soupir destiné à lui faire entendre tout ce que je pouvais redire à son attitude, toutefois, je la gardais contre mon torse alors que je me relevais à demi. Son front traîna à mon épaule, ses cheveux flattaient mon cou. Je sentis ses ongles sur ma nuque, me griffer, m'agacer, cherchant à me provoquer pour que je cède enfin et lui accorde ce qu'elle réclamait malgré elle. Elle murmura quelques mots sans suite, tandis que j'observais le lit de notre dernière lutte, laquelle avait été prompte et sauvage. Il y avait des jours déjà que celle qui m'avait relevé frappait d'aiguillons ma patience, cherchait la moindre de mes failles; j'avais répondu lorsqu'elle n'y songeait. Elle alternait fréquemment soins attentifs et indifférence perfide, privilèges et exigences, elle tentait de m'arracher le moindre de mes secrets, prenait la plus petite miette de confession comme une nouvelle part de pouvoir. J'avais tout contenu, tout, scrutant en silence ce qu'elle laissait échapper d'elle. Elle courrait après mes fragments que je l'avais cernée. Elle était une ville assiégée. Et comme toute cité en siège...

« Nous allons danser, avant tout. »

Je saisis sa main, elle écarquilla les yeux de surprise. Je souris, riant presque. Un pas, un second. Elle restait silencieuse. Légère. Elle ne frôlait pas le sol. Elle rit, finalement, cherchant à me mordre aussitôt, je me laissais faire une seconde pour la repousser ensuite. Je l'avais séduite, du moins en étais-je et suis-je encore persuadé. Elle avait fait montre d'inattention par moments, de trop sur quelques détails par d'autres, elle s'était prise au jeu jusqu'à ce qu'il n'en soit plus un. Elle se méfiait de moi plus que des autres, mais certes pas sur les mêmes points. Elle rit de nouveau, alors qu'elle renversait la tête en arrière. La danse commençait à peine à prendre ses marques, j'en étais tout juste à me figurer la musique quand elle hurla. Un hululement ni humain ni animal. Du désespoir et de la rage. Je la relâchais, la laissant retomber lourdement sur le sol. Elle tomba la face en avant, et, avec l'unique main qu'il lui restait, peina à se redresser. Elle hurla encore.

« Achève-moi ! »

J'attendis que le silence retombe, simplement fracassé de ses sanglots, des quelques injures qu'elle me jetait. Mon regard se portait sur ce que j'avais séparé d'elle, patiemment, comme on effeuille une fleur au printemps, laissant un champ blanc, rose, pourpre semé de ses débris. Mes poings se serraient sur le rythme de ses larmes. Je me sentais, non pas bien, puisque ceci n'a pas de sens, mais accompli. L'artiste devant l'oeuvre. Un mécanisme, une mélodie parfaits dont j'étais le père.

J'admirais cette mère dans la mort, cherchant à figer en moi cette image que je m'étais promis de lui offrir à l'instant de ma non-naissance. Je me souvins d'elle, si fière et si avide, me revint l'image d'une autre, un souffle lourd de vapeurs d'alcool, de grandes mains toutes puissantes sur un corps à leur disposition. Je me décidais à être un bon fils, et cédai aux caprices de ma mère. Arrachant les derniers pétales que je laissais choir sur la neige, je finissais de l'honorer. Un peu. Beaucoup.

Passionnément, disaient-ils. De la passion, je n'en ressentis pas la moindre goutte, à voir toute cette chair répandue. Tout juste fus-je, devant mon oeuvre éphémère défaite, curieux de certains fragments et jaloux d'autres.

Le silence et le déni sont des forces motrices de ce monde, aussi, malgré l'assassinat de ma supérieure que je cherchai à peine à dissimuler davantage que par sa mise en pièces, on ne chercha pas à m'infliger pareil sort. La force et la façon de l'imposer allant de pair avec ce monde non vivant auquel j'appartenais désormais, j'en fus même considéré comme un membre à part entière, et non plus comme un sbire médiocre. On m'ordonna de m'en aller aux Royaumes de l'Est, bien plus au sud que les Maleterres, en compagnie quasi exclusive de femmes. C'était assurément une épreuve pour moi, comme pour certaines des fortes têtes que j'étais désormais destiné à côtoyer pour cette cause à laquelle j'adhérais peu, mais obéissais par nature. C'était aussi, peut être, une façon de se débarrasser de certaines; toujours est-il que nous partîmes.

Je pris peu de choses, en plus de ce qui fut fourni. J'avais mon destrier, mon armure et mon arme, guère besoin de plus. Peut être, quelque part dans un sac, une fleur en tissu, un libram tâché, et le coeur d'une mère. Nous irons aux bois, lui promis-je.
     

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MessagePosté le: Lun 31 Mai - 18:31 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant

Les premiers objectifs n'étaient pas les plus simples. Nous marchions un chemin de sang et de cris, traçant des ornières d'horreur. Je regardais nos oeuvres, détaché, forgeant ma certitude que nous étions mis devant difficulté croissante non pas pour notre talent, mais bien parce que nous étions, chacun à notre façon, un échec ou un rebut. J'avais frappé parmi les miens, une avait fait de même pour d'autres raisons, celle-ci était à demi achevée, telle autre ne supportait pas son état et était en proie à des crises de larmes ou de rage. Je m'étais, personnellement, résolu à obéir sans être dupe. Si je reconnaissais mon manquement, je n'avais nulle motivation à chercher excuses ou réparation, ce qui aurait été aussi vain qu'inutile. Je retins que j'aurais dû être plus discret, ou au contraire plus franc; mon flou au propos de mes actes m'avait valu cette place peu enviable.

J'eus tôt fait d'estimer qui m'accompagnait au feu de la bataille. Je savais quoi dire, quand, et à qui, ma passivité me fit passer pour un brave demeuré à certaines occasions et devant certains yeux et me rendit un fier service. La petite poignée de traitres et de pleutres que notre engeance contenait -On ne pouvait parler de phalange ou de corps d'armée pour notre assemblée- périt malencontreusement en premier, et dans des circonstances parfois floues, l'une des femmes les plus loyales à la cause y étant aussi peu étrangère que moi. Non pas que je m'étais pris de passion pour la cause, pas plus que je ne cherchais à me gratifier vraiment. Mais j'avais un Roi, alors je me devais de le servir, et j'avais une existence, alors je me devais de faire disparaître ce qui la menaçait. Si nos purges internes nous faisaient obtenir quelques grâces à d'autres yeux, ça me convenait, l'absence d'indulgence était toutefois ce que j'attendais de la part d'êtres déjà rancuniers avant d'être morts.

Pour finir, nous n'étions plus si nombreux, mais nous étions affutés. Une meute, partant vers la curée. Aucun d'entre nous n'avait le moindre remord, la plus petite hésitation au moment de frapper. Si certains jubilaient, d'autres se contentaient de faire, les moments d'attente où nous n'étions qu'entre nous étaient plus silencieux que tendus. Nous nous connaissions peu, mais nous savions notre façon de nous mouvoir, de guetter, d'avancer et de tuer, ça nous suffisait. Il n'y avait pas de réelle tête, pas plus que d'organisation. Nous faisions. Nous étions crains, sans doute, chassés avec certitude, mais nous étions vifs et unis.

Vint un jour comme il n'y en eut pas de second, et comme il n'y en aura jamais. Nous avions reçu nos ordres et nos objectifs, nous progressions vers eux avec le seul bruit des sabots de nos montures comme mélodie vers un échec annoncé. Nous devions prendre d'assaut une position, et aucun d'entre nous n'était dupe. Nous éions trop peu, l'attaque était trop évidente; notre seul objectif réel, était donc de tenir jusqu'à ce que d'autres achèvent confortablement ce qu'ils se devaient de faire pendant que nous servions de distraction. Nous nous étions concertés, rapidement, nous savions déjà qui allait se placer, où, comment et avec quoi, tandis que d'autres désorganiseraient les vagues ennemies et que le plus gros de notre engeance tiendrait bon, concentrés sur le fait d'exister encore à la tombée du jour. Et il y eut ce flottement. Comme une main qui se relâche, quelque chose qui se vide. La sensation m'était familière, trop, je me figeais. Ma monture manqua de cabrer, la femme à ma droite me darda un regard sévère, mais surpris de mon geste incongru, jusqu'à remarquer à son tour. Le doute se propagea, nous étions tous à nous regarder les uns les autres. Nous savions avant d'apprendre, nous avions senti. Une présence n'était plus. La poigne à la laisse était devenue molle, puis avait disparu. Il était mort. Notre Roi était mort.

Les sabots claquèrent alors que les montures mortes piaffaient d'impatience et d'appétit de batailles, nous restions là. Nous étions libres, nous étions vides, nous étions vaincus, nous étions désoeuvrés et orphelins. L'une d'elles hoqueta, une autre grondait, une troisième était figée, prostrée. Je levais la main.

« Finissons ceci, et partons selon nos pas. »

L'abandon galvanisait, la perte donnait de belles forces, je le savais très bien. Ceints de notre fierté, nous fondîmes vers cette bataille inutile, et ce fut non pas un échec, mais une curée. Les fauchant dans la liesse de leur victoire sur l'abominable, nous cueillions leurs vies comme des fruits trop murs; ils avaient ri un instant, et le poids de la guerre s'était envolé de leurs épaules avant que leurs têtes ne s'en détachent à leurs tours. Il ne manquait qu'une mélodie de bal à vrai dire, et tout eut été parfait. Couverts de sang et d'entrailles, nous nous réunîmes une dernière fois, pour ne pas nous dire adieu. Un échange de regard suffit. Chacune d'entre elles partit vers sa vacuité personnelle, je trainais un temps de plus, inspirant l'air chargé d'agonie, cherchant l'inspiration et l'Impie. Et puis je la vis, elle, abandonnée par elle-même. C'était une gnome des nôtres, dont le nom ne me revenait pas. Immobile, le regard vitreux, elle était assise parmi la fange sans plus se mouvoir. Je pesais un instant la chose, puis me saisis d'elle, pour la laisser sur le collet de ma monture. Elle s'y agrippa par réflexe, je m'élançais au hasard. Fort d'un but pathétique. Protéger un être qui ne représentait rien dans un but qui n'existait pas.

J'avançais alors, droit devant moi. Les jours s'enchainaient aux nuits, il ne venait aucun ordre, aucune rumeur, rien. Je progressais en marge du monde, par des sentiers que je traçais moi-même dans des couverts épais. Je guettais les villes, j'écoutais les personnes, la joie et l'espoir pointaient, sans se découvrir tout à fait. Ma compagne d'infortune n'avait encore pas bougé, mais elle ne m'encombrait pas, aussi ne la chassais-je pas davantage qu'une fleur ou un libram. Je reconnus la frondaison sombre, l'air chargé et le chant particulier des oiseaux, je reconnus les ruines, je traversais l'endroit. J'étais revenu en Sombre comté, mes pas m'y menant sans que je n'y ais véritablement songé. Mais l'inspiration me vint, subite, et je partis en quête de celle qui allait devenir mon chef d'oeuvre et mon principal terrain d'expérience à la fois. Il me fallut prévoir, et je déterrais ça et là quelques chairs encore utilisables parmi les cimetières moins anonymes que là où je me postais finalement, face à un monticule herbeux presque impossible à distinguer d'un autre. Je tirais à moi le sac renfermant le coeur d'une autre mère, et me saisis de cette pelle qui m'avait rendu de bien fiers services. Je creusais, trouvais, m'affairais. Des jours durant. Quand les premiers gémissements se firent entendre, la gnome s'était assise, et me regardait faire.

« Bonjour, Madame Orlshae. »

Fis-je. Un long hurlement d'angoisse agita la canopée. Ma compagne d'infortune battit des mains pour célébrer ma réussite. J'avais relevé ma première goule, et non des moindres.
         

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MessagePosté le: Ven 18 Juin - 14:26 (2010)    Sujet du message: Nous n'irons pas au bal, ma rose Répondre en citant


« Serein est le vainqueur, mais certain est le Juste, reste droit dans l'épreuve, car elle est ce qui te forge. Ainsi tu te grandiras, même à genoux dans la fange; sois hardi, sois fier, sois prompt à défendre, et n'oublie jamais ce qui doit guider ta vie: Respect, Ténacité, Compassion. »


Je rôdais. Il n'y a guère d'autre mot pour décrire les chemins d'herbe morte que j'ai tracé alors dans le Bois de la Pénombre. Je rôdais autour d'un lien pourrissant tout autant que ma carcasse, indécis au propos de sa nature et de la nécessité de le trancher pour m'en défaire, ou de le tordre d'Impiété. Ma compagne d'infortune me suivait sans faire le moindre commentaire, tout juste prononçait-elle quelques mots pour me faire remarquer certaines choses, parfois. Sa compagnie n'était pas un poids, son regard était une mesure qui n'avait pas valeur d'absolu, mais qui était, en toute humilité, toujours davantage que le mien seul.


J'avais relevé quelques hommes, une ou deux femmes, une poignée d'enfants, aucun ne dura comme la Dame Orlshae put le faire. Ses lamentations me lassèrent vite, tout autant que ses cris destinés à attirer des attentions étrangères, je lui cousais lèvres et yeux, pour avoir une paix toute relative. Ses gémissements m'inspiraient davantage que ses suppliques. A rester au même point, on allait finir par s'apercevoir de ma présence ou de ses traces, je le savais, peut être le cherchais-je un peu. Pour mettre des noms et des actes sur ce trouble inédit et incertain. Ca finit par venir, en combien de temps, je ne sais plus.


J'étais là avec Chrysaline -Puisqu'elle avait fini par me signifier de l'appeler ainsi- et nous étions auprès de Colline-Aux-Corbeaux, où les ruines peu troublées de présences nous étaient commodes, en toute relativité. Nous avions des voisins, et je finis par les reconnaître. La chose me fit sourire. Les seuls et rares habitants de l'endroit étaient quelques vagabonds hasardeux et la famille Orlshae. Chrysaline me les pointa, alors que j'étais tout au fait d'apprendre la soumission et le silence à ma goule encore une fois, je les observais. Un vieil homme, une vieille femme, ce qui me sembla être un couple et leur trois jeunes filles, d'âge variant entre la tendresse de l'enfance et le début de la maturité du corps. Une caravane portait leurs effets, des serviteurs se pressaient. Je reconnus la noblesse perdue, je constatais l'alliance avec la bourgeoisie argentée dans la femme, retrouvais le lignage dans l'époux. Je décortiquais leurs relations à leurs attitudes, cachées derrière le vernis des convenances, la plus jeune des fillettes s'arrêta et regarda dans notre direction. Je me figeais, Chrysaline secoua la main. La gamine leva la sienne, esquissa un geste pour répondre, le père se saisit d'elle avec une certaine brutalité, l'entrainant dans le couvert de la demeure.


Une dernière personne descendit de la carriole, que j'aperçus avec une seconde de retard. Il resta auprès de l'endroit sans y entrer, les serviteurs avaient achevé de s'affairer. Je m'étais levé sans y prendre garde, ma compagne d'infortune me tirait la cape sans que je ne réagisse. Le spectre hantant ma carcasse l'avait reconnu, ma main en tremblait presque. C'était lui, le vieux maître de son passé, celui qui était resté en arrière, dont il avait été séparé. Je rabrouais ces souvenirs d'un grondement, il tourna tête, et me vit.


Malgré la distance, je vis en ses yeux passer cent orages et mille regrets, il ne bougeait pas encore, je lui intimais en pensée d'aller rejoindre les vivants, de ne surtout pas m'approcher, il n'en fit rien. Il s'avançait. Chrysaline recula, ou alors me mis-je devant elle, peut être les deux. Je l'invectivais.


« Tu n'as rien à faire ici, ce ne sont pas tes terres.
_Sont-ce les tiennes, vraiment ? Vraiment ? Es-tu venu les réclamer, Chance ?
_Je ne suis pas lui, ou seulement ses restes.
_C'est déjà bien assez pour moi, et surement un peu trop. »


Il avait fini de se trainer auprès de moi, trainer, oui, car il boitait de la jambe que je lui savais avoir été blessée. Un infirme, renvoyé du front, sans doute par compassion également. Je tirais ma lame qui me brûlait d'être au clair. Il baissa les yeux vers elle. Grimaça.


« Je ne m'attendais pas à te voir déjà, si vite. Je pensais leur parler avant ça.
_Tu pensais, eh bien fais, je ne te retiens pas.
_Bien plus que tu ne le crois...
_Tu penses, je crois, voilà trop d'incertitudes. Parle donc, puisque tu m'as devant toi. »


Il me considéra, longuement, de haut en bas. Si le fantôme de ma carcasse avait appris à chérir ces instants, parce qu'il se sentait regardé enfin pour lui-même, je trouvais la chose insupportable d'ingérence. Ma main se crispa sur la garde. Il croisa mon regard, et il y avait trop d'affection et de tendresse pour que je n'en gronde pas. Il souffla, finalement.


« Réponds, réponds à une seule de mes questions, comme une faveur, je te prie.
_Cesse, vieillard, avec ce ton, réclame-donc, j'aviserai.
_Chance... Toi qui étais si doux, toi, que j'avais vu tant chercher l'absolution dans les bras de la bataille et de la douleur que tu voulais prendre pour tous les autres... Pourquoi...
_Parle !
_Pourquoi, alors qu'on t'avait offert ce que tu cherchais le plus, que je t'avais laissé aller prendre en t'éloignant de moi, pourquoi, pourquoi t'es-tu relevé ? »


Ma lame se leva, éperon de ma fureur, et, avant qu'elle ne se rabatte, je lâchais.


« Celui à qui tu parles était mort bien avant. »


Je frappais, déchirant le tissu, la chair, l'os, il tomba. Il était blessé, mais pas encore mort, pas même agonisant. Je le considérais, vis ce qu'il avait pu être, vis ce qu'il était à présent, ma fureur passa, glacée soudainement. La garde roula en ma paume, et, considérant ce qu'il avait pu m'enseigner au travers de ce fantôme, ce qu'il avait pu chercher à accomplir, et ce qu'il appelait, je fis un acte de compassion et de respect.


La lame passa au travers de son coeur aisément une fois que mon pied se fut appuyé à son épaule, des deux bras j'avais pesé. Il me souriait, j'arrachais la lame, il était mort à présent. Je soufflais.


« Chrysaline, avons-nous encore de quoi faire du feu ? »


Elle se plaça à mes côtés, hochant la tête et le préparant déjà, je m'assis pour le veiller. Lorsqu'il ne fut plus que cendres, et que j'étais certain qu'il ne se relèverait jamais, je pris ma compagne d'infortune à bras le corps, elle entoura mon cou de ses bras après avoir essuyé la trace de bile amère qu'il y avait à mes lèvres après ma prière. Ainsi nous partîmes.


Tout comme lui, j'avais eu ma réponse. Il y avait des rumeurs que j'avais entendues, j'étais décidé à les suivre, et certain d'en être digne, à présent. Et s'il y avait des âmes pour mettre en doute ce fait, j'étais tout enclin à leur prouver le contraire, de quelque façon que ce puisse être.
  


_________________
S'il n'y avait la Haine, je serais Vide.


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